A quoi rime le vote des Belges de l’étranger ?
Par denis | 28 juillet 2007 | Catégorie : Chroniques de BiP | 4 commentaires
Une discussion de comptoir avec un expatrié m’apprenait que nous serions, dans le monde, plus de 600 000 expatriés ayant gardé la nationalité et donc le droit de vote. Comment expliquer, du coup, que pas un seul parti n’ait jugé bon à l’heure des législatives de 2007, de nous faire parvenir le programme imaginé par sa formation pour une Belgique que nous continuons à soutenir, malgré notre éloignement.
Depuis mon arrivée à Paris, j’ai eu l’occasion, que ce soit au travers de BiP ou via mes activités professionnelles, de croiser un paquet de Belges exilés volontaires dans la capitale française. Beaucoup m’ont témoigné de leur profond attachement à un pays qu’ils ont pourtant quitté. Comme tout Belge sorti de son bocal, cet enracinement est souvent lié à une proximité géographique (ben oui on ne cesse de nous le répéter, Paris n’est qu’à une heure vingt de chez mes parents), à une famille souvent sédentarisée au plat pays, et à la bière belge qui coûte quand même moins cher dans nos stam cafés et autres kaberdoech’ que dans le monde entier.
Un lien qui sous le verni familial ou des spécialités du pays est souvent bien plus fort que ce qu’on aurait pu imaginer. Étonnamment aussi un lien qui se fout pas mal, une fois passée la frontière, des querelles d’intestins qui agitent les factions francophones et néerlandophones de notre pays. Une contrée minuscule que nos hôtes internationaux ont parfois du mal à situer sur la carte du monde. Ainsi donc, une fois passé Quiévrain, une fois décollé de Zaventem, le Belge devient Belge. Il devient capable de fraternelles acolades avec son alter-ego néerlandophone, germanophone ou francophone, discutant avec lui dans la langue de Molière, Shakespeare, de Lao Tseu ou de plein d’auteurs mondiaux que je ne connais pas encore.
« La commande is klaar »
Souvent donc ce qui nous fait discuter, ce sont nos spécialités culinaires, les bières à deux euros, les commandes boucherie du Colruyt et cette voix si caractéristique « La commande numero 422 is klaar aan de beenhouwerij« , les Leo original (pas les big, nouveautés du Plat pays qui n’a quand même pas la saveur des originaux de Milka, avec les petits copeaux de chocolat qu’on se colle sur le bout du doigt avant de les déposer mi-fondus, doucement sur le bout de la langue), la Faro qu’on ne trouve même pas chez Auchan, les Lays qui n’ont pas la même distribution de saveur dans le monde… On y parle rarement du Flamand travailleur et du Wallon fainéant à moins que pour en sourire, comme d’ailleurs le Bruxellois se moque du Namurois ou le Molenbeekois de l’Ucclois. On y parle peu souvent du Flamand flamingant et du Wallon je-m’en-foutiste. Rarement on évoque le rattachement de Bruxelles à la Flandre et du statut de Bruxelles-Capitale. En fait, une fois passée la frontière, ce n’est pas ce qu’on retient de notre pays.
Non. J’ai eu l’occasion de vanter l’ouverture d’esprit de nos politiques, sur des sujets aussi essentiels que l’euthanasie, le mariage homosexuel, l’avortement, l’homoparentalité et l’adoption pour les couples homosexuels. Rarement sur les querelles mettant en scène les feux rouges et blancs ou feux rouges jaunes et noirs. En France, j’ai eu l’occasion de me rendre compte de détails essentiels passés chez nous qui sont encore discutés ici: les nouvelles méthodes de grève (ah les bus de la STIB qui en grêve se contentent de ne plus autoriser le paiement des voyageurs), les trente-huit heures sans RTT, les congés maladie pris en charge par l’employeur, les frais de banque moins chers, les scanners personnels dans les grandes surfaces, l’état des hopitaux, les places en crêche, les centres aérés, le remboursement des médicaments….
Le collier de Louis
En fait je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’étais plutôt bruxellois ou belge, francophone ou néerlandophone. Je ne me suis jamais demandé pourquoi les habitants de Wemmel ne peuvent recevoir leurs documents officiels en Français ou pourquoi on ne met pas les noms des villes dans les deux langues sur les panneaux d’autoroute. Rarement nous nous demandons si Melchior Wathelet est son père ou sa progéniture, si Freya Van Den Bossche est aussi jolie qu’on le dit et si le fils de Louis Michel portera le collier de barbe de papa dans quelques années. Rarement aussi nous nous posons la questions de savoir si « België barst » ou pas du tout, tant cette question nous semble nulle et non avenue au niveau européen (que pourraient trois ou quatre régions 70 kilomètres de long, quand il s’agit de négocier avec Nicolas, Angela ou les jumeaux en provenance de Pologne?).
Pourtant quand on lit le Soir, quand on vole De Standaard aux premières classes du Thalys ou quand on suit les fils RSS de nos quotidiens nationaux, on a l’impression que les questionnements belges se situent là. Au niveau de la politique people ou du bon usage du ciseau quand il s’agit de définir des frontières administratives à notre fédéralisme. Promis, pour les citoyens « lambda », les ménagers et ménagères dont peu de temps de cerveau reste disponible (le reste ayant été vendu par TF1 à Coca Cola) expatriés, il est très difficile de comprendre les tenants et aboutissants globaux de la politique belge, les enjeux nationaux de telle ou telle réflexion vue par le petit bout de la lorgnette de la Dernière Heure ou du Soir. C’est pas faute d’essayer, avec d’ailleurs plus d’envie que plein de gens restés au pays, parce que nous tenons au petit lopin de terre qui nous a formés, pour nombre d’entre nous, depuis l’école communale jusqu’à l’université; depuis notre maison communale jusqu’aux représentations consulaires.
Nous ne rentrerons pas, ici, dans un débat poujadiste qu’on entend souvent « Ouais fieu, la politique en Belgique, c’est pas la crème tséï c’est de la politique de comptoir, magouilles et compagnie. Et si t’attends de lire dans les quotidiens des articles de fond, faudrait pour ça qu’on aie de vrais journalistes…. » tentant, mais qui vaudrait plus pour nous dédouaner de n’y rien comprendre.
Un cinquante-deuxième qui compte ?
Parce que, bon, nous serions d’après une source rencontrée en guindaille internationale, quelque 600 000 belges (le chiffre me semble énorme et ne demande qu’à être contredit) expatriés. Dont combien disposant encore hors des frontières du royaume de notre passeport frappé d’un B et d’une couronne royale? 600 000 Belges hors les murs. Mettons que dans ces 600 000, 200 000 aient encore leur passeport, et qu’une vingtaine de pourcent parmi les 600 000 auraient aimé le garder, mais aient perdu leur nationalité initiale du fait de lois belgicides en provenance des sixties, -imposant la perte de Belgique à tout qui voudrait épouser un autre pays et y influer sur sa politique pour le bien de ses enfants. Imaginons que 200 000 Belges soient hors les murs, désireux et capables de voter (inscrits au consulat ou non). En 2007 la Belgique comptait 10 577 323 habitants. 1/52 de sa population officielle, selon notre hypothèse, vivrait et travaillerait à l’étranger (sans compter tous ceux qui ont perdu la nationalité de facto par voie légale). Ce chiffre risquant d’ailleurs d’augmenter en 2008, quand la loi des sixties sur la double nationalité sera abolie, soit en juin 2008.
Personne, pas un parti, pas une représentation politique pas une cyber Elio, pas un mouvement de sympatisant pas un politique quelconque, n’a jugé bon de nous transmettre, par voie consulaire ou par mail ou par n’importe quel média le début de la queue d’un programme. Rien. Si, je mens le MR a largement spammé ma boîte mail avec ses jeunesses libérales, mais jamais dans l’optique de me présenter le programme d’un parti pour lequel j’aurais pu être amené à voter en juin 2007 à l’occasion des législatives où mon vote (parce que je me suis signalé à la représentation consulaire, que dire de ceux qui n’en ont jamais pris la peine) était du coup attendu pour les élections (vaste solution, « à la belge » d’ailleurs, où on me demandait de choisir le lieu de résidence fictif en Belgique, où mon vote serait comptabilisé, voir article sur le sujet). Pas une mini explication de textes sur les enjeux, sur les points forts d’un engagement, d’une lutte, ou au contraire de projets d’unité.
« C’est qui ce mec ? »
Je me réveille après ce vote, sans même que quelqu’un se prenne la peine de m’en envoyer l’once d’un résultat. J’apprends, par la lecture du Soir, abandonné par mon grand père en visite début juillet, qu’on s’étonne plus au Nord de la proportion de fils de… dans la politique de notre pays. J’apprends aussi que les visées politiques les plus rigides, au nord du pays ont réussi une percée qui rend bien difficile la constitution d’un gouvernement. J’apprends que Jean-Luc de Vilvoorde devient du coup l’informateur préalable au choix du formateur qui trouvera peut-être un premier ministre. Fin juillet, ou fin septembre, « c’est selon » comme disaient les Snuls. 1/52 de la population belge a eu droit au vote, mais pas au chapître. Certains parmi eux ont reçu leur convocation mais ne se sont pas rendus aux urnes « puisque vraiment on en a rien à faire de mon vote comptabilisé à Linkebeek ou à Ath » ou parce que le bureau de vote était à plus de 600 bornes de leur résidence, ou parce qu’ils n’en ont plus grand chose à faire. 1/52e de la population qui se réveille le 23 juillet au son de « alors t’as entendu la nouvelle blague Belge, le mec qui chante la Marseillaise là en hymne national, quel guignol, c’est qui ce mec? »
Dans ce 1/52 il y a moi. Je ne me sens pas particulièrement patriote, pas particulièrement royaliste. Mais malgré moi, je ne peux tout à fait me sentir français. De plus en plus, certes, mais pas tout à fait. J’ai connu les draches rue des fripiers et les fancy fair à l’école communale. J’ai été (oui j’ai été et pas je suis allé) aux scouts et fait mes courses au Delhaize. J’ai connu tous les upgrades de Wîîlfried Maertens, j’ai cru au miracle écolo. J’ai connu le PRL et le PSC et tous les vakbond. J’ai voté pour faire cordon sanitaire, j’ai gribouillé des affiches du FN où on voyait l’hôtel de ville caricaturé avec un croissant de lune par dessus. J’ai milité contre les centres fermés et me suis demandé ce qu’était la bonne solution, j’ai aimé, j’ai été saôul puis diplomé de Romane à l’ULB. Je ne me sens pas bruxellois, je ne me sens pas wallon. J’aime autant une ballade à la citadelle de Namur qu’une montée aux téléphériques de Dinant.
Ligne Maginot de la langue
J’adore me perdre dans les rue d’Antwerpen et boire des coups avec des amis à Gent. J’ai fait visiter Brugge à ma douce et ma fille trouve Manneken Pis rigolo. Je me souviens de Marina qui tournait sept fois la langue dans ma bouche avant de sortir deux mots en français et Wendy qui venait pile de la vile où qu’on brassait la Vieux temps. En 2008 je demanderai sans doute ma nationalité française pour peser de mes décisions sur l’avenir de ma puce. Je pourrai garder la nationalité de ma jeunesse et tenter d’influer de mes décisions sur une politique belge que personne ne prend le temps de nous expliquer, peut-être par je m’en foutisme, peut-être par crainte qu’on représente quelque chose, ou qu’on fasse monter les quotas linguistiques d’un côté ou de l’autre de la ligne Maginot de la langue.
1/52 de la population belge s’est rendu aux urnes en juin, ou pas. Combien ont voté? Combien ont compris réellement la portée de leur vote? Combien ont pesé pour la disparition rapide d’un royaume? Combien se sont dit « allez comme d’habitude » au moment de cocher? Combien l’on fait au vogelpick ou en fonction des noms connus sur le bulletin? Je me sens responsable de la boulette feinte ou réelle de Yves Leterme, peut-être mon futur Premier. Je n’ai rien fait pour l’empêcher. En même temps, je pourrais me consoler en me disant que La Marseillaise est de facto un peu aussi mon hymne national. Messieurs les politiques, qu’avez vous fait pour qu’1/52 de la population, au minimum, aient pu faire leur choix en connaissance de cause? Pour que le vote de vos concitoyes se soit basé sur la lecture de programmes clairs et adaptés à notre compréhension, parmi lesquels nous aurions pu / du poser un choix. Et vous, vous vous sentez responsables pour la Marseillaise de Leterme?





Merci pour ce long article, mais tellement vrai. Je m’y retrouve à plusieurs endroits.
Une chose est sûre, c’est lorsqu’on quitte son pays qu’on (re)découvre finalement les bons cotés de ce dernier.
Merci beaoucp. Moi aussi je me retrouve dans cet article à pas mal d’endroits.
Que dire aussi de ceux comme moi qui, bien qu’étant inscrit dansune représentation consulaire et sur les listes électorales, n’ont jamais reçu (ou alors le lendemain des élections) les bulletins de vote…
Cet article de Denis nous a valu un bel échange. D’abord et surtout parce que la rédaction en chef de BiP le trouvait trop long et nous laissons à nos hôtes français les discours verbeux et préférons dire tout droit devant ce que nous passe par la caboche.
Ensuite, parce qu’à titre personnel, nous avons reçu les documents administratifs en temps et heure (après avoir contacté les autorités ad hoc) ainsi que l’ensemble des professions de foi des différents partis. Finalement, nous y avons vu une belle déclaration d’amour à la mère patrie et nous avons décidé de le publier tel quel (ou presque). Avec ses excès.
Sévère autocritique
Les critiques de Denis sont sans doute largement justifiées. Mais nous, chez BiP, nous les lisons comme une sévère autocritique. Car, enfin, n’était-ce pas au blog des BiP – et donc aussi à toi, Denis – d’indiquer à ses lecteurs où trouver l’information en amont, puis, en aval des élections ?
D’autant qu’elles existaient, ces informations ! Le MR International dispose d’un site et a organisé de nombreux meetings des les mois précédant les élections. Le Parti socialiste et le CDH mettaient aussi leurs propositions à disposition des électeurs. De plus, les candidats belges et leurs équipes sont étonnamment joignables.
Se prendre en mains
Quant aux résultats et au difficile travail d’accouchement d’un nouveau gouvernement fédéral, il suffit, pour les expattriés, de se rendre sur les sites des grands médias francophones et flamands belges, voire de s’abonner à leurs éditions papier ou à RTBF Sat.
Les expatriés, plus que les autres, ont fait la preuve qu’ils savent se prendre en mains, y compris en terre étrangère. Pourquoi reprocher à d’autres nos propres faiblesses ?
Je suis française et je vis en Belgique depuis 10 ans. Mes raisons de rester, je ne les expliquerai pas ici. Mais elles ne découlent surement pas du prétendu accueil chaleureux amical ou bon enfant des Belges. J’ai rarement, dans ma vie, constaté autant de xénophobie, d’idées préconçues chez un peuple. Pour exemple, une réponse de djs : "nous laissons à nos hôtes français les discours verbeux et préférons dire tout droit devant ce que nous passe par la caboche". ???? Ces attaques perpétuelles, je les vis au quotidien en tant que Française. Voyez un peu l’histoire de France depuis des siècles et plus, son influence sur l’Ancien monde et le Nouveau monde, regardez par ailleurs vos attitudes : encore en guerres de clochers !!!Alors peut-être serait-il temps que le peuple belge, si peuple belge il y a , se remette en question. Et on le prendrait un peu plus au sérieux.