> De l’art d’être agoni en traversant la chaussée. - BiP /// BelgiansInParis

De l’art d’être agoni en traversant la chaussée.

Ou : quand traverser un passage clouté (qui n’a plus grand chose de clouté sous sa jolie forme de ligne blanche) devient une cérémonie d’adoubement à la gouaille parisienne.


On avait pourtant bien lu le manuel distribué par l’union francophone des Belges à l’étranger. A la ligne « permis de conduire » il est bien indiqué que Belges et Parisiens partagent le même code de la route. Paraîtrait même qu’il s’agisse d’un modèle européen.

On a lu aussi qu’il était prudent de troquer son permis B marqué d’un B, édité dans le royaume, par un permis B marqué d’un F édité dans l’Hexagone; en se rendant à la préfecture de sa commune de résidence (NDLR: petite coutume qui a pour grand avantage d’éviter d’avoir à repasser par tous les échelons de notre fédéralo-communale administration du dernier endroit de résidence connu en Belgique quand on se fait malencontreusement voler son portefeuille à Paris ou ailleurs dans le monde).

Entre urgences et morgue

On n’a pas lu que les piétons de Paris que nous sommes tous un peu devenus en arpentant les rues de notre capitale d’adoption, devaient avant toute péregrination, se mettre à désapprendre tout ce qui fut un jour appris. Cette sage précaution permettra au lecteur de la présente d’éviter une dégringolade de jurons parigauds dès la première traversée d’une voirie « cloutée », ne disposant pas de dispositif automatique de feu tricolore. Ainsi le Belge, tout réjoui de sa première journée en qualité de résident parisien évitera également de passer la nuit au mieux aux urgences des hôpitaux de la ville de Paris (autre folklore que nous détaillerons un de ces jours) au pire, au frais dans le casier numéro 75 de la morgue de l’arrondissement visité. Double raison de lire ce que suit.

Alors qu’il apparait évident au flâneur, de stopper net la contemplation de l’architecture haussmannienne quand arrive le moment de traverser la chaussée, il est par contre beaucoup moins inné pour tout Belge qui a la pratique des grandes villes wallonnes ou flamandes, de céder le passage aux véhicules venant de gauche ou de droite quand on entame la traversée du bitume entre les lignes blanches réservées à cet effet. C’est qu’il nous a été un jour dit, à nous qui détestons en général nous voir spoliés du moindre privilège réservé par la loi à l’usager faible, que sur un passage piéton « le piéton est prioritaire« . Cette règle est effectivement confirmée dans le code de la route français et belge. L’application de cette règle a en général pour corollaire pour un Belge, la traversée sans précaution particulière des chaussées, sur les passages piéton; pétris de la certitude que les automobilistes « n’auront qu’à s’arréter, fieu! c’est pas mon problème ».

Magistral crissement

Son interprétation, par l’automobiliste parisien, peut entraîner de fatales conséquences pour les oreilles du piéton ou pour son intégrité physique globale. L’automobiliste parisien ayant une propension à venir se coller le plus près possible du pare-choc du véhicule qui le précède, en ayant à coeur de ne pas se laisser doubler par un autre, plus malin, qui aurait exploité le moindre espace ou faille de conduite; la traversée inopinée d’une chaussée par un piéton est vécue comme la plus vile trahison aux règles de cette course de slalom urbain continuelle. Et il y a fort à parier que l’automobiliste se trouvant ainsi trahi:
– Accélère, espérant que le piéton ne laissera pas une tache trop disgrâcieuse sur le pare-choc de la voiture de course,
– Stoppe net en un magistral crissement de pneus. Soucieux de ne pas perdre la face vis à vis des autres compétiteurs, l’automobiliste sortira ensuite en un geste théâtral. Et d’une voix de stentor aplatira l’irrévérencieux piéton qui a ignoblement voulu traverser dans les clous sans autorisation particulière.

Alors, à moins que les termes « teuté » « riper » « niquer » « reum » « ouf » « chetron » « chelou » « dézinguer » et consorts aient encore pour le lecteur de la présente une vertu charmante de sociolecte alloglote ou d’exotisme franchouillard on préfèrera, parce qu’on tient à la vie, les passages piétons munis de feu de signalisation (qui peuvent quant à eux être franchis à la limite du rouge tout à la fois par randonneurs et automobilistes) ou la réception par l’automobiliste (un reste de politesse en provenance de sa jeunesse passée en province) du blanc seing gestuel permettant d’entamer une traversée dans les clous.

A bon entendeur…

Laisser un commentaire